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Texte de la préface du livre de photos éponyme.

 

Faut-il commenter soi-même sa production personnelle ? A quoi bon ajouter du sens au sens, et du verbe à l’image ? Commenter ses photographies est une démarche redondante et plutôt inutile − ne parlent-elles pas d’elles-mêmes ? Exprimer son sentiment sur leur genèse et leurs mobiles, cela revient à parler de soi. Alors, redoublement stérile ou autobiographie complaisante, je sens que je n’échapperai vraiment ni à l’un ni à l’autre − qu’on m’en excuse.

 Une structure invariable donne à l’ensemble son unité : un personnage, homme ou femme, semble errer dans un environnement souvent peu banal (intérieurs surréels, curiosités naturelles, paysages fantastiques). Interrogatif, perplexe, angoissé, rêveur, résigné ou révolté, il ne cherche rien, ou cherche tout ; il ne va nulle part, ou va précisément vers ce qui semble habituellement être “nulle part” : désert, océan, forêt impénétrable, obstacles en tous genres. « Voyageur sans bagage », il n’a pas d’identité assignable. Sa nudité en fait presque un figurant universel. A ceci près qu’il s’agit bien d’un individu vivant et singulier, et les sentiments qui semblent l’habiter mettent une chair sur sa silhouette abstraite.

Ce contraste est sans doute mon premier objet de fascination : faire sentir la charge d’une existence singulière dans un univers hors du temps, dessiner les contours d’une humanité vulnérable dans un cadre inhumain. D’une certaine façon, je décris l’homme comme un être vain, absurde ou désespéré. Mais c’est pour mieux en manifester la force et le dynamisme émancipateur. Au fond, mon seul sujet, je crois, c’est la liberté − la libération, plutôt. Mes photos racontent l’histoire d’un individu qui, à travers ses cauchemars et ses troubles, trouve en lui-même la force d’une sorte de rédemption, d’une auto-absolution.

Il est seul en effet, et ne semble pouvoir compter que sur lui. Il croise bien ça et là quelque personnage, tout aussi errant que lui : la solution ne paraît pas venir de ce côté. Le Ciel n’apporte pas davantage de secours : il est vide. Tout se passe comme si les habituels pourvoyeurs de sens avaient déserté l’univers : père, mère, société, divinité − rien de semblable ici. Il n’y a que la solitude de l’individu, et la charge qui lui revient d’inventer lui-même du sens.

D’une peinture désespérée de l’humain, on passe insensiblement à la vision prométhéenne d’un humanisme de l’autonomie : l’homme décide seul de soi, souverainement. Mais, de même qu’une lueur de liberté subsiste dans les photographies les plus sombres, un doute hante toujours celles qui montrent l’homme triomphant. La pesanteur et l’extase sont l’envers et l’endroit d’une même médaille.

Une photographie ne démontre rien ; tout au plus peut-elle occasionner quelques pensées rêveuses. Mes images sont comme des songes philosophiques. Elles ont pour sujets la liberté, la solitude, le sens, l’angoisse, la mort, la vie, et autres abstractions métaphysico-existentielles. La composition même des photographies manifeste un refus du concret, du particulier, des contingences sociales et historiques qui sont pourtant celles de tout homme. Je gomme scrupuleusement tous les détails qui pourraient ramener une prise de vue à un lieu et à un temps assignables − autant que possible, du moins.

Ce désir d’abstrait et d’universel manifeste sans doute en creux une histoire personnelle très concrète, dans une époque elle-même très identifiable. J’espère seulement que cet enracinement, qui est inévitable, donne du corps à ce qui est représenté plutôt qu’il n’en annule le message. Car il s’agit justement de s’interroger sur la capacité de chacun à transcender sa condition, et ainsi à faire l’épreuve de son énigmatique liberté.

 V.C.

Vincent Citot / Photographie
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