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Entretien avec Vincent Citot

réalisé en 2006 pour le site d’art contemporain «Art & You »
(republié en postface du livre L’Épreuve de la liberté)

 

Racontez-nous votre parcours et votre travail
J’ai fait des études de philosophie, et c’est aujourd’hui encore cette discipline qui m’occupe le plus clair de mon temps. Après avoir passé le Doctorat et l’agrégation, j’essaye de mener de front recherche et enseignement. Mais j’ai toujours pratiqué la photographie comme le contrepoint artistique nécessaire de cette démarche intellectuelle. Ma première exposition date de 1998. Depuis, je présente régulièrement mes clichés à l’occasion d’expositions individuelles ou collectives, dans des revues, ou des sites d’art contemporain.

Aussi étrangère l’une à l’autre que semblent ces deux activités, elles forment en moi une certaine unité. En philosophie comme en photographie, je travaille sur le thème de la liberté, sur ce qu’implique cette aspiration fondamentale et sur ses conditions de possibilité.

Mes photos ont ainsi un caractère “métaphysique“. Mais je me garde bien de faire une ”photographie à thèse” : je n’ai rien à démontrer ou à dénoncer en photographie. Je ne fais qu’exprimer un certain questionnement existentiel. L’unité de mon travail est plus dans l’atmosphère des photos que dans leur sujet. Cette atmosphère, je peux la retrouver aussi bien à travers des intérieurs que des extérieurs : des couloirs, des escaliers, des portraits, ou bien des grands espaces, des forêts, des déserts.

Vous voyagez beaucoup…
Oui, le voyage est pour moi comme une respiration nécessaire, et c’est toujours à l’occasion de voyages que je photographie. Je vis ces voyages un peu comme un exil, et mes photos s’en ressentent. A part quelques excursions ponctuelles en France, je voyage deux fois par an. C’est mon rythme, c’est mon plaisir, et j’espère que cela restera matériellement possible. Du coup, en quinze ans, j’ai visité plus d’une trentaine de pays.

Il y a deux temps dans l’élaboration de mes photos : d’abord une prise de vue lors d’un voyage et ensuite, à Paris, une recomposition de cette matière première. La photo finale est parfois bien loin de son support initial, et on peine à y reconnaître le lieu d’origine.

Avec quelle idée en tête partez-vous en voyage ?
Ma motivation est aussi bien culturelle (archéologique, historique, etc.) qu’esthétique (paysages, architecture urbaine). Mais je ne fais guère de photo documentaire ou de reportage. Mes motivations touristiques sont la plupart du temps complètement disjointes de mes obsessions photographiques. C’est dans les endroits les plus inattendus que je fais le plus de clichés.

L’inspiration photographique vient de façon impromptue. Sur 300 photos rapportées, les deux tiers sont pris dans des chambres d’hôtel, des terrains vagues, des zones de passage sans intérêt touristique apparent. Elles ne reflètent pas vraiment la vie des gens ni la singularité du pays, car je n’ai pas pour objectif de témoigner des endroits que je visite. D’autres le font très bien.


Comment définiriez-vous l’unité de votre travail ?

L’unité de ma recherche est d’abord l’unité d’un questionnement, d’une interrogation sur l’identité individuelle. Je m’intéresse à la façon dont chacun doit asseoir sa liberté sur une montagne d’affections en tout genre, qui la nient et qui en même temps lui donnent un corps. J’explore donc cette profondeur pathique qui nous constitue. Mais chaque photo semble dire en même temps, à propos du personnage représenté : « Il est au-delà de ça, il ne se résout pas à n’être que ce que son passé et son histoire ont fait de lui ». Ainsi, un vent orgueilleux de liberté souffle à travers des ambiances parfois déprimantes. Cette dualité est au cœur de mon travail, et c’est pourquoi j’ai intitulé ma dernière exposition « La pesanteur et l’extase ».

Cette démarche se traduit, sur un plan esthétique, par une certaine homogénéité d’ambiance. On a affaire à quelque chose de surréel, d’énigmatique, de fantastique ou d’onirique. Dans la composition, aussi : on voit toujours un individu figé dans un espace qui le comprend et qui semble entretenir avec lui un certain rapport de projection, de représentation, de symbolisation. L’individu projette hors de lui ses doutes, ses angoisses et ses aspirations ; ce que je traduis plastiquement par des déformations et des contorsions de l’image, ou bien par un cadrage qui vise à produire cet effet.

Ce rapport intérieur/extéieur est un des fondamentaux de votre travail…. Y en a-t-il d’autres ?
Sans doute, mais je crois que c’est là mon objet principal. C’est un grand chantier d’explorer la profondeur affective de individu, et de voir comment il peut transcender tout ce qui le leste. Il y a toute la palette des tonalités affectives depuis l’angoisse traumatique jusqu’à l’ivresse extatique. J’aime explorer cette diversité. Cela donne des ambiances tantôt pesantes − et même oppressantes −, tantôt légères et spirituelles. L’homme tel que je le présente serait cette dualité problématique, cette tension entre être et pouvoir-être, passivité et liberté. La philosophie n’est pas loin…

Est-ce que vous travaillez plutôt avec des modèles, ou des gens de la rue, ou des proches ?
Les personnages sont des proches, et je suis assez fidèle à mes modèles. Ma famille figure régulièrement dans mes compositions. Mais le plus souvent, je photographie la personne qui voyage avec moi. Ceci dit, le personnage est toujours “neutralisé” et rendu anonyme volontairement : c’est un personnage abstrait auquel, j’espère, chacun peut s’identifier un peu. On a rarement affaire à un visage sur lequel on pourrait déceler une personnalité particulière, et encore moins à une époque et un contexte social déterminés. Je ne cherche pas à parler de tel ou tel individu : si je mets l’intimité en image, c’est une intimité universalisée, en quelque sorte.

Vous avez des influences, des rêves de collaborations ?
Mes grandes influences sont d’abord picturales. Certains procédés de distorsion de l’image rappellent Munch, mais mes photos s’inspirent davantage des surréalistes : Salvador Dali, René Magritte, Paul Delvaux ou Dorothea Tanning. L’influence d’Edward Hopper reste cependant la plus manifeste. D’autres artistes exercent sur moi une fascination esthétique puissante, comme le cinéaste-vidéaste, sculpteur et photographe Matthew Barney, et surtout le cinéaste David Lynch. Quant aux photographes contemporains, j’apprécie particulièrement les travaux de Andreas Gursky, Robert et Shana Parkeharrison, Erwin Olaf, Désirée Dolron, Gregory Crewdson, Ruud van Empel, Gilbert Garcin, et bien d’autres encore.

Quant à la collaboration, je n’y crois guère : créer est pour moi une occupation solitaire. Mais s’il s’agit de partager, d’exposer et de diffuser cette recherche, alors toutes les collaborations sont les bienvenues !

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